L’Afrique entre ajustement structurel, mondialisation et croissance durable
Taoufik Ben Abdallah,
Syspro, ENDA Tiers Monde
Dakar, Senegal
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Le 11 janvier de 2000Le texte qui suit ne prétend pas proposer une analyse exhaustive des économies africaines ou de l’économie mondiale. Il tente simplement de rapprocher certains effets de l’ajustement structurel aux exigences imposés par la mondialisation d’une part et celles de la recherche d’une croissance durable et d’une sortie de la pauvreté.
1- Une quinzaine d'années après le lancement des premiers programmes d'ajustement en Afrique, le bilan économique et social apparaît comme plus que mitigé:
1a- N'en déplaise à ceux qui trouvent dans la fuite en avant libérale la solution aux problèmes économiques de l'Afrique, les économies africaines sont des plus ouvertes sur le monde. Le rapport du volume des échanges extérieurs au Produit intérieur Brut est plus élevé que celui de beaucoup de pays européens ou asiatiques. A elle seule l'ouverture est un remède contestable, puisque jusqu’ici elle n'a pas fait évoluer la place de l'Afrique dans la production et le commerce mondiaux.
1b- De même, l'austérité budgétaire et la privatisation tout azimut n'ont pas encore donné les résultats escomptés en terme de croissance et d'amélioration des niveaux de vie de la population. Certes, dans l’ensemble, l'Afrique a connu ces dernières années une croissance positive par habitant, mais cette croissance qui s’est accompagnée d’inégalités importantes dans la répartition des richesses alimente les frustrations d’une population longtemps marginalisées. Elle ne se traduit pas non plus par une réduction de la pauvreté massive qui sévit sur le continent. L'austérité budgétaire pratiquée depuis de longues années a laissé derrière elle des déficits sociaux difficiles à résorber pour la majorité des pays africains.
1c- La privatisation tout azimut des entreprises qui étaient sous contrôle public dans les années 60-80, n'a pas encore donné lieu à l'émergence d'un secteur privé apte à prendre la relève en terme d'investissements, de création d'emplois et de richesses. Dans plusieurs pays, la privatisation s'est accompagnée, comme dans les pays de l'Est, d'un mouvement de corruption, qui a largement profité aux catégories sociales les plus proches des pouvoirs en place, et quelques fois aux pouvoirs eux mêmes.
1d- Le démantèlement des barrières douanières en même temps que la fin des subventions publiques aux entreprises nationales était censé permettre d’ instaurer une concurrence entre les productions locales et les importations, et abaisser les coûts de production.
Mais à défaut d’une offre de qualité, d’une productivité suffisante, cette politique s’est traduite par la fermeture de centaines d’entreprises locales, mettant au chômage des milliers de travailleurs, et par des importations massives de produits à faibles prix.
Les marchés africains que l’on peut visiter en milieu urbain donnent souvent l’impression d’être de simple succursales d’hypermarchés asiatiques ou européens. Toute une catégorie socio-économique vit des importations de produits vendus à des prix défiant toute concurrence, ce qui ne laisse que peu de chance aux activités industrielles africaines de se développer, et créer des emplois.
Le démantèlement des barrières tarifaires non compensé par des ressources fiscales s’est traduit par l’affaiblissement des capacités des Etats à jouer leur rôle, et notamment pour répondre aux besoins sociaux.
Sans protection, que peuvent faire les pays africains face à des entreprises produisant à l’échelle mondiale, à très grande productivité, et à des coûts très bas?
Quelles stratégies de conquête des marchés nationaux, sous régionaux et internationaux dans un contexte de libéralisation accrue?
Quelles ressources pour les Etats pour faire face à la demande sociale et aux besoins sociaux?
2- L’une des raisons qui avaient justifié les politiques d’ajustement était le remboursement de la dette extérieur: actuellement, et bien qu’une multitude d’initiatives visant à l’alléger, la dette continue d'être un fardeau qui handicape les capacités d’investissement public et la prise en compte des besoins sociaux et environnementaux en Afrique.
Les initiatives de réduction de la dette se traduisent à chaque fois par de nouvelles conditionnalités qui réduisent encore plus les capacités d’actions des Etats.
Quelles mécanismes de réduction de la dette? Vers quels secteurs orienter les ressources dégagées? Comment réduire la dette sans aggraver les conditionalités et l’emprise des institutions financières internationales sur les Etats?
3- La restauration des équilibres macro-économiques, la privatisation des entreprises sous contrôle public, et particulièrement du système bancaire, mais aussi la réforme des codes de l’investissement avaient entre autre objectifs de favoriser l’investissement étranger direct pour compenser le désengagement des Etats et la faiblesse de l’épargne nationale et du secteur privé national. Le constat est dans ce domaine extrêmement mitigé. En dehors de quelques pays qui ont réussi à attirer des investissements dans des secteurs diversifiés (cas notamment de l’Afrique du Sud, de la Tunisie, de l’Ile Maurice, et dans une moindre mesure la Côte d’Ivoire et le Kenya, et le Botswana), les pays qui attirent les investisseurs sont les pays producteurs de pétrole ou disposant de ressources minières. La majorité des pays africains restent à la marge des mouvements de capitaux. Au-delà de ce premier constat, un autre s’impose: il y a une nette tendance au rachat des entreprises nationales considérées jusque là comme faisant partie de secteurs stratégiques: c’est le cas des compagnies de production et de distribution d’énergie électrique, les compagnie de distribution d’eau potable et les entreprise de télécommunication. Certains observateurs s’ interrogent sur le fait de savoir si les pays africains ne sont pas allés trop loin dans la privatisation de leurs économies.
De manière générale, l’investissement étranger direct reste donc faible, concentré sur un nombre limité de secteurs, très peu diversifié, et engendre peu de transferts de technologies.
On observe par ailleurs des effets quelquefois désastreux sur l’ environnement physique et humain (cas de l’exploitation forestière au Cameroun, de l’exploitation pétrolière au Nigéria durant la dictature militaire). On a pu démontrer ces dernières années les liens, dans plusieurs cas, entre certains investissements extérieurs et la tendance au prolongement des conflits armés dans certaines parties de l’Afrique (Angola, République Démocratique du Congo, République du Congo,) d’une part, et la corruption d’autre part ….
L’investissement étranger direct peut-il avoir un effet d’entraînement quelconque sur l’économie s’il n’existe pas au niveau local un tissu d’ entreprises suffisamment dense auquel il peut s’articuler? L’investissement étranger direct peut-il s’implanter durablement si le pouvoir d’achat est faible et si la dimension des marchés est réduite?
4- Pendant que les Etats concentrent leurs efforts à la recherche d’ investisseurs extérieurs, l’on continue à omettre que les économies africaines reposent essentiellement sur des activités informelles qui concernent une part extrêmement importante de la population. C’est encore ce secteur qui est principal pourvoyeur d’emplois, qui permet de créer un minimum de richesses, et de fournir les principales opportunités d’insertion à une population très jeune.
Les acteurs de l’économie informelle sont discriminés jusque dans le langage économique: les termes investissement et investisseurs ne couvrent en général que les opérateurs de l’économie dite moderne, et bien entendu les investissements extérieurs. Alors que l’on multiplie les réformes pour attirer les investissements étrangers, et les politiques visant à mettre en place un environnement économique, juridique et institutionnel favorable au secteur privé, la masse des petits producteurs relèvent eux le plus souvent des programmes de lutte contre la pauvreté.
La question est de savoir comment aider à à l'évolution des entreprises de l’économie informelle pour lui permettre d’augmenter sa productivité, d’ améliorer le sort de la population qui en vit, de fournir des produits de meilleurs qualité et de participer pleinement à l’économie? Mais cette stratégie qui implique une action publique favorable à cette économie ainsi que des protections douanières est-elle possible avec des Etats qui ont perdu leur capacité d’agir, et des économies ouvertes?
Une stratégie de lutte contre la pauvreté a-t-elle un sens ou une chance de réussir si elle ne permet pas à la majorité des acteurs économiques africains d’accéder au financement, d’évoluer vers une plus grande maîtrise des techniques et des marchés, et de bénéficier d’un environnement institutionnel plus équitable.
5- Les négociations multilatérales au sein de l’OMC sont, comme nous venons de le voir à Seattle, un enjeu extrêmement vital pour l’avenir des économies africaines. La marginalisation qu'a connu le continent lors des négociations pour un nouveau millenium Round sont significatifs de sa place réelle dans le système économique mondial. Seul l'échec des négociations a permis, provisoirement, d'échapper à des règles qui ne pouvaient qu'être préjudiciable au Continent. Les nouvelles normes du commerce mondial tendent à s'étendre à tous les domaines de l'activité humaine. Elles engendrent des modifications dans les systèmes de production et d'échange de biens et de services, et progressivement dans le système de gouvernance mondiale. Modifications qui sont profitables avant tout aux pays les plus riches, et aux compagnies internationales. Ces dernières, lancées dans la course de la grande taille, des fusions et du contrôle du marché planétaire, ont déployé tout leur savoir faire pour influencer les négociations multilatérales dans le sens de leurs intérêts: ouverture des marchés, égalité du traitement national, privatisation du vivant ....
Les nouvelles règles du commerce mondial, étendues aux domaines de l'investissement, à l'environnement, aux différentes formes de vie imposent des ajustements aux Etats et aux économies, et de nouveaux investissements dans la recherche, les infrastructures, et la formation que seuls les pays industrialisés sont actuellement en mesure d'opérer.
6- Face à ces perspectives, quels autres choix s'offrent à l'Afrique que celui de se soumettre encore aux institutions internationales ou celui de la fuite en avant dans des politiques qui ne garantissent aucunement l'intégration aux échanges mondiaux, encore moins l'amélioration durable des conditions de vie.
Il est difficile d’envisager pour le continent africain une intégration à l’ économie mondiale qui repose sur une spécialisation dans les produits primaires, sur des économies peu diversifiées et des secteurs sociaux dévastés. Des investissements massifs dans l’instruction et la formation, et dans les infrastructures économiques et sociales, ainsi que la construction d’institutions stables et démocratiques paraissent constituer le socle sans lequel aucune perspective de développement durable ne pourra voir le jour.
Aujourd’hui, compte tenu de la faiblesse de l’épargne, de la culture de prévarication des institutions en place, et de l’urgence des réponses à donner à la pauvreté cette stratégie de long terme semble difficile à mettre en œuvre.
L’Afrique d’aujourd’hui, peut-elle dégager les surplus financiers nécessaires pour construire le socle physique, humain et institutionnel, qui lui permettraient de diversifier son offre, et d’intégrer l’économie mondial ?
On peut constater qu’au cours des décennies 70 à 90, les pays ayants émergé sont ceux qui ont bénéficié, du fait de leur position dans le conflit Est-Ouest d’apports massifs de capitaux, de technologies, et de facilités d’ accès aux marchés de la part des Etats Unis. Sans ces apports, les miracles ” produits par la Corée, Taiwan, Hongkong, Singapour, et même le Japon lui même, auraient certainement eu beaucoup moins de chance de se produire. L’Afrique n’est plus un terrain d’affrontement Est-Ouest, elle doit d’une part exiger du système commercial multilatéral un accès aussi large que possible de ses produits aux marchés des pays riches, elle doit chercher à atténuer les effets des nouvelles normes du commerce sur ces échanges, elle doit enfin repenser ses avantages comparatifs géopolitiques pour bénéficier des compléments de ressources à des conditions avantageuses, nécessaires à son développement.
N’est ce pas dans cette perspective de long terme, et en tenant compte du contexte géopolitique et des possibilités d’alliances nouvelles qu’il faudrait envisager la problématique du financement du développement, celle de la croissance durable, de la lutte contre la pauvreté et de l’intégration à l’économie mondiale ?
7- La Convention de Lomé, actuellement en renégociation, concerne plus de 40 pays africains. Elle constitue le dernier cadre de coopération dans un monde de plus en plus régit par les règles de l’OMC. Cette Convention semble être la dernière fondé sur la non réciprocité, qui pourrait bénéficier d’une dérogation de la part de l’OMC. Les prochaines années verront la mise en place d’accords de libre échange entre les pays ou sous régions africaines et l’Union européenne compatible avec les règles de l’OMC, ainsi que la fin du principe de non réciprocité.
La Convention de Lomé ne devrait-elle pas être mise à profit par l’Afrique pour financer ses besoins en infrastructures, et pour organiser l’intégration sous régionale? Ne devrait-elle pas accompagner les économies africaines pour amortir les impacts prévisibles de l’intégration forcée à l’économie mondiale?
8- L’intégration sous régionale, actuellement mise à mal dans plusieurs parties de l’Afrique apparaît comme une étape essentielle pour répondre aux défis du long terme. Elle offre des possibilités de complémentarités dans les domaines des infrastructures et de la formation, ainsi qu’un élargissement des marchés. Mais pour profiter de l’intégration sous régionale, le développement d’une offre diversifiée qui se substituerait aux importations est une condition majeure de réussite de ce projet. Car seule la création de richesse sur le continent permettrait de résorber le sous emploi et la pauvreté.
Mais l’intégration sous régionale est souvent encore à l’état de projet: en Afrique australe et du Sud, l’Afrique du Sud n’a pas encore su instaurer des relations stable avec ces voisins dans le cadre de la SADC. Plusieurs conflits potentiels subsistent tels que ceux relatifs à l’immigration, aux positions divergentes sur les conflits armés, mais aussi sur le rôle de l’ Afrique du Sud en tant que puissance économique sous régionale. Les protestations des pays de la SADC suite à la signature de l’accords entre ce pays et l’Union Européenne en est une illustration.
De même, en Afrique de l’Ouest, malgré le fait que l’UEMOA soit une zone monétaire et commerciale intégrée, il subsiste encore des incertitudes sur les relations avec la CDEAO et sur le rôle du Nigéria (militaire et économique notamment). Les décisions récentes de création d’une monnaie unique pour l’Afrique de l’Ouest posent des problèmes encore non élucidés qui risquent de bloquer la volonté affiché d’intégration.
Africa Policy Information Center
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